Lectures de poésie
« Explorations oniriques »
Noctifer, Le porteur de nuit
Le Voyant
Dans la douceur qu’un crépuscule ocre évapore,
-Au printemps qu’encense un parfum acre et suave
Qui diffuse au vert sous-bois comme en une cave
L’intuition de présences que l’air subodore-
D’étranges mouvements naissent dans les broussailles
Dont chante le murmure au clair de lune où filent
Ainsi qu’un coup de vent des va-et-vient qui trillent
Parmi les feuillages, grouillant par les entrailles
D’un terreau noirâtre. O fils de la Nuit, qui brûles,
Marchant sur les pistils futurs des aspérules,
D’accéder aux voluptés pleines d’artifice
Des verrières sculptées de l’antique Avalon,
Le Temple n’est pas loin. Il confine à la lisse
Etendue des grands lacs, au pas d’un rêve long.
La Mort physique
J’habite quelquefois une morne masure
Bordée de hauts sapins au coin d’une clairière.
Tout près stagne un étang, ou est-ce une rivière ?
Aux berges embourbées. On pêche le silure.
Des monstres somnolents, au corps lisse et noirâtre,
Se meuvent avec lenteur tels de grands mollusques
Et en masse inquiétante, chimères étrusques,
Affleurent par milliers de ce marais saumâtre.
C’est un chalet bizarre à forme danubienne,
Avec une terrasse accueillante et rustique,
Une table de ferme, une horloge d’ébène,
Et puis une mansarde où le plancher s’élève
En un dédale obscur de mine fantastique
Où l’on accède à toutes les contrées du rêve.
Mais dans une remise, à l’entrée du grenier,
Parmi tout un fouillis suranné de brocante
Qu’éclaire un lampadaire du siècle dernier,
Inexplicablement, diffuse et émouvante,
Flotte ainsi qu’une ambiance une onde d’épouvante,
Semblable à celle que doit sentir un voleur
Un soir frileux qu’il cambriole sans pudeur
De vieilles personnes qui dorment à côté.
Ai-je dans mon sommeil, sans le vouloir peut-être,
Profané les secrets d’un temple d’Astarté ?
Existe-t-il ailleurs, en un monde onirique,
Des couloirs invisibles où l’esprit pénètre
Dans une atmosphère limpide et vampirique,
Et des dieux inquiétants clapotent dans la fange ?
Je ne sais pas quand m’est venu ce songe étrange,
Mais je suis convaincu que j’y retournerai,
Et sans doute n’en reviendrai-je plus. Qui sait ?
Engloutissement
En ces fonds insondés qu’aucun soleil jamais
N’éclaira de son œil plaintif et nébuleux,
Où pensent dans le noir des êtres globuleux,
J’ai sombré quelquefois, sans savoir où j’allais,
Par delà des gouffres où le tympan éclate
Ainsi qu’un tympanon au soupir écarlate.
Plus profond que les spires aux portes d’airain
Qu’enfreignent des griffons au masque léonin,
Règnent parmi les limbes de sables mouvants
Les prêtresses sans nom qui prient : -Nh’ghatef ouloulpe,
Sœurs thespiennes qui sont des blasphèmes vivants
Et font en s’immergeant de sourds hoquets de poulpe
Que lovent à force de ces très-vieux mots goths,
Dont les tons féroces semblent se souvenir,
Le râle et les Y-ah d’anémiques shoggoths
Qui rêvent entre le passé et l’avenir.
Car aussi, les félins au front de bas-relief
Nageaient dans l’air poudreux, semblables au puissant,
Mais plus subtil encor, Mothman de Point Pleasant,
Oiseau de foudre indien qu’on vit non loin de Kiev !
Les Toucans de l’Horreur
En quelque comble du Néant,
Leur œil rond et nocturne veille
Sur l’abîme sombre et béant,
Narguant la crique qui sommeille.
Recroquevillés et croisant
Comme en un rictus cancanier
Leurs becs hideux, et croassant
A la touque d’un boucanier
Par leurs ongles longs agrippés,
Les toucans croqueurs de chair crue
De mes intestins extirpés
S’arrachent l’écarlate crue
Dans le bruit moqueur et touffu
De leurs plumages bariolés.
L’hameçon sans cesse à l’affût
De leurs crochets vitriolés
Bave sur le pont du radeau
Où grouillent, grimaçant des cris,
En folle foule les rats d’eau
Qui font des plongeons engourdis
En crispant leur face de teigne !
C’est que ce perroquet bizarre
Dont le croc toujours suinte et saigne,
Orgueilleux, se tient à la barre,
Mâchant un flegme invétéré,
Capitaine de carnaval
De ce galion enténébré,
Vague, statique et anormal,
Dont le vent souffle les falots
Qui se balancent et se choquent
Dans un tintement de grelots
Tandis que mes poumons suffoquent.
Dialogue onirique
Le désir du Néant a conduit plus d’un homme
A songer, or que le sommeil ne venait pas,
Aux infinies douceurs de son propre trépas.
Les voluptés de l’oubli s’ouvrent parfois comme
Une naissance à un autre univers conscient.
-Car c’est seulement lorsque l’on ne veut plus être,
Que l’on est réellement.- Ainsi déficient,
Je descendis malgré moi dans le gouffre traître,
Comme nageant parmi les laves corrosives,
Tandis que ma chair fondue semblait me quitter
A mesure que j’allai par l’immensité
D’un cratère où m’englobaient, formes primitives,
Les cercles mystérieux de la métempsycose.
Par delà les épais manteaux d’or et de braise,
En des cavernes où l’esprit, mal à son aise,
Parmi des limbes argentés se décompose,
Je plongeai en proie à une harmonie immonde.
Tout n’était que notes et rythmes affolés,
D’un agencement trop dément pour notre monde
Ainsi qu’un clavecin en spasmes effilés,
Plus éloquent que les stances d’Anacréon,
Ou tel un orgue au ventre en spire interminable
Pliant l’espace-temps comme un accordéon.
Alors je devinai l’Enorme abominable,
Au milieu de cette étrange cacophonie :
Etait-ce un fœtus, un monstre céphalopode ?
La forme inachevée, anormale et honnie
D’une phalène dont la vague angoisse rode ?
Je ne sais précisément ce que nous nous dîmes,
Conversant en esprit au fond des noirs abîmes,-
Mais cette rêverie sublime, or que j’oublie,
Me laisse à cet instant comme une nostalgie.
L’Ile à la Maison Dieu
Les rêves sont le jeu d’un antique tarot
Où, vivants hiéroglyphes d’un prêtre de Thot,
Vaticinent dans l’ombre d’étranges figures.
Alors l’esprit parmi ses fantômes profanes
Voit monter devant lui de tangibles arcanes,
Accomplissant lui-même, inquiétants augures,
Les tours de Fortune et l’assassine moisson
Sous son capuchon noir- Baphomet à toison
Tel un Ouroboros s’injectant son poison,
Maison Dieu, bateleur qui parfois se renversent.
Et dans cette Babel que l’incendie ravage,
La Papesse et le Diable en personne conversent,
Avec des fronts affreux contemplant le carnage
Tandis que l’inspiré, pour échapper aux flammes
Du fort décapité, se jette dans les douves
De l’îlot tournoyant, offrant pâture aux louves
Qui rodent alentour. Mais de toutes les femmes,
Couronnée de saphirs et sonnant l'homélie,
Majestueuse et tendre, la douce Uranie
Se dresse, Impératrice dans l’onde aplanie.
Parmi tous ces monstres, un spectre détestable
Dont la tête carrée pivote en sens inverse
Du donjon carrelé comme un damier de Perse,
Rigide et cartonneux, alors qu’il pleut à verse,
Me tient en échec dans cette cour instable:
Je hais la symétrie autant que le hasard,
Et cette sentinelle imitait tous mes gestes.
C’était une poursuite aux dédales funestes-
Incontestablement, ce faciès hagard
M’aurait tué dans mon sommeil d’un seul regard.
Les Mystères de Thann
Du haut de ses remparts qui courent sous la terre,
Qu’étreint une végétation subliminale,
Le vieux donjon veille ainsi qu’un œil de sorcière
Sur la bonne cité, gothique et médiévale.
La légende raconte –On peut encor le voir
Dans une enclave ignorée de la ruine austère.-
Qu’autrefois du château, un ténébreux couloir
S’enfonçait dans la montagne, empli de mystère,
Jusqu’à la ville ensommeillée de mon enfance.
Au seuil révélateur d’une porte d’airain,
De ce passage obscur, souvent la remembrance
Hante mes pensées comme un rêve souterrain.
Je sais un abri concave au creux d’un rocher,
Infesté de décombre, ainsi qu’une chapelle
Désaffectée, dessous la falaise niché,
Fermé par un lourd portail de fer où ruisselle
Un pleur ancestral suinté de la voûte humide,
Dont s’ouvre à mon esprit le sentier oublié.
Et je devine, affleurant ce gravât putride,
Un escalier secret à demi obstrué
Où des salles d’armes et des lacs enfouis
Recèlent des cohortes casquées de squelettes,
Gardiens sans yeux par mille torches éblouis
Crépitant au milieu de vastes oubliettes
Quand passe dans la pénombre un intrus tardif.
Et je découvre en ces galeries incertaines,
Or que je chemine, sombre et contemplatif,
Parmi mes rêveries fructueuses et vaines
Une catacombe inondée comme Venise
Par les crues invisibles des bras de la Thur
Qui couvrent d’un miroir profond tel d’une église
La crypte exorbitée de leur pavage obscur.
Qui sait si dans un siècle quelque archéologue,
Intrépide aventurier, trouvera l’anneau,
Au fond d’un sanctuaire avançant en pirogue,
Où resplendit le pouvoir du grand Saint Thiébaut ?
Le Songe rétrospectif
D’après le chaudron de Gundestrup
Passant par des chemins aux bosquets familiers
Où rode en ce couloir un furieux Minotaure,
Le rêveur va suivant l’ombre au fil des sentiers.
De quelque outre-monde ignoré son âme explore
Les grottes sans fond où plane un parfum d’encens
Qui goutte ainsi que les moiteurs dessus les flaques
De noirs souterrains peuplés d’esprits malfaisants.
Ses sens se fondent parmi les froideurs opaques
De ces couloirs dont l’humidité langoureuse
Envahit d’un frisson insidieux tous les pores,
Dans cette obscurité impalpable et brumeuse
Dont le flot marmoréen mêlé de phosphores
S’insinue en eux à mesure qu’il pénètre,
Comme un courant d’air inextinguible et fatal,
Dans les profondeurs exténuées de son être
Qu’embrasent les flambeaux obscurs de l’Idéal.
Mais cependant que tel un brame troglodyte,
Sourd, grave et guttural, un râle ancien circule,
Quand le Barde entre dans la Cité interdite,
Le dieu-cerf au triple visage ardent recule.
Comme un chaudron de cuivre où danse Cernunnos,
Il tient à la main le serpent de l’infini,
Qui roule en spirale, hypnotique Ouroboros,
Où l’Eveillé sans fin s’abîme dans la nuit.
Dédoublement
Dans un jaillissement de paillettes d’airain,
Mon esprit se confond aux tempêtes vermeilles
Qui construisent son rêve ainsi que les abeilles
D’un rucher merveilleux, -gothique et souterrain.
Seul, il se promène à travers les alvéoles
D’une cité fantastique et parée d’étoiles,
Ulysse onirique ailé dont s’enflent les voiles.
Et, mon désir, élevé dans l’air, tu t’envoles
Parmi les piliers mouvants d’une voûte obscure.
Dans cette Babylone, huileuse surnature,
Cependant que l’instinct des sphères éternelles
Tel un sphinx papillonne inondé de lumière,
L’ornithorynque hideux aux blafardes prunelles
Cherche, sondant la nuit, quelque îlot de matière.
Les Trois Rétrécissants
Vieilles barbes des rades d’Amsterdam
Au fond d’un vieux port hollandais, une lueur.
C’est un nuage vague où flotte un reflet d’or
Qui frémit en diffusant sa verdâtre ardeur.
Là-bas, un phare anxieux balaie la mer qui dort,
Et de ce charme embrumé danse telle une ombre
Découpée sur la grève obscurcie, péninsule
Des songes vaporeux aux chimères sans nombre,
La fumée odorante et chargée d’aspérule
Qui monte en ondulant dans la moiteur saumâtre.
Assis en rond, à l’écart, des lutins espiègles,
Ainsi que les spectateurs d’un petit théâtre,
Jouent à un jeu magique, ancestral, dont les règles
Echappent à nos regards. La balle enchantée
Scintille et saupoudre la bruine étincelante
De grains lumineux qui tintent, où reflétée
Cette féerie retombe sur l’eau tremblante.
Et du creux de leur barque, ainsi que dans un rêve,
Qui mouille au fond du vieux port hollandais, un chant
Etrange, nasillard et guttural s’élève
Comme une cornemuse estompée par le vent.
Fumeries
C’est un antre chinois, humide et luxueux,
Où des dragons dorés s’enlacent dans la brume.
Un vase plein d’encens lentement se consume
Et s'épand dans la pièce en réseaux sinueux
Tandis que dans un coin un vieux soudard allume
Son houka. C’est un bang: une pipe à opium
A supplanté l’ardeur immodérée du rhum.
Un serviteur asiate que cet air enrhume
Inspire l’œil absent le parfum exhalé,
Avec ses cheveux noirs en plumes de choucas,
La main sur son ventre, tels les heureux bouddhas.
Un autre se morfond, fumant son narghilé,
Grattant sur son assiette un grain de confiture,
Prometteur pour un temps de l’ivresse future.
Au-delà de la Conscience
Le prophète inuit, dès qu’il passa sept ans,
Angekok, cessa de voir les monstres ramper
Sous la verrière où vague il aimait à tremper
Son regard parmi les flots bleus. Et ses parents,
D’un transport inouï, enfin manifestèrent
Par des danses, l’ivresse et la félicité.
Alors, l’enfant leur dit avec facilité
-Les chamanes anciens longtemps le racontèrent-
Les merveilles cachées des mondes engloutis.
Il était des grottes gelées sous la banquise
Et des palais de glace emplis de cliquetis
Qu’une lueur vivante en clapotant irise.
Et ses paupières se fermèrent à jamais :
Aveugle et tâtonnant, il alla désormais.
Sur le Petit Rêveur de Marcel Helfer
Embryon de l’extase éclos sous les chaleurs
D’un astre double, enclos, notre esprit se souvient
Parfois, explorant le néant de ses torpeurs,
D’un univers béant et antédiluvien.
Parmi des flots vermeils de mirages trompeurs,
Il sent les cris muets d’un peuple qui a faim
Où Lilith en triomphe est portée par ses pleurs.
La foule hybride évolue, au large sans fin,
Et avance ainsi qu’un cauchemar de Darwin
Dans la nuit vampirique, or qu’au loin se détourne
L’ardeur des jours futurs, sphynge immolée d’un Djinn.
Cependant qu’en ce songe infernal il s’enfourne,
Sur l’écran de sa paupière au globe embrasé,
L’enfant devine un monde panique et lutin
Où nage l’illusion de la Perversité
Comme un cortège extatique et dionysien
Qui se confond dans l’onde évaporée d’archal
Semblable au réseau d’un tourbillon magmatique,
Symbolisme oublié d’un cycle sidéral,
Aux complexes éons de ce flux magnétique.
Niagara fantastique
D’un admirateur d’Hoffmann
Sous l’église Saint Paul s’ouvre un grand pont arqué
Où quelque étourdi sur un esquif embarqué
Semble un amoureux transi dessus sa gondole.
Le radeau, porté par les courants, caracole
Vers le portail d’argent d’un splendide aqueduc.
Par la voûte éclose en abside, un divin suc
Goutte, et suggère ainsi qu’un canevas de stuc
L’artifice embrasé d’un nimbe artificiel
Qui l’enveloppe en scintillant, nocturne appel,
Et aspire, en plongeant, par son orbite énorme
La frêle embarcation, comme une ogive informe.
En spirale, aveuglé, l’esprit dormant pénètre,
Ainsi qu’un regard ouvert par une fenêtre,
Dans un éther houleux plein de complexité
Or qu’il glisse et se noie parmi l’Eternité.
Djinns
Chantons les infernaux royaumes du sommeil,
Afin d’exorciser un doute irrémédiable.
J’explore un grenier au dédale nonpareil
Dont surgissent comme d’une boite son diable
Ou l’affreux génie de la lampe d’Aladin,
Des escaliers en multiples colimaçons,
Ces boursouflures cornues au regard malin,
Fumant dans le parquet, vaporeux limaçons,
Comme voilés par la poussière où ils sont nés.
Je ne ressens rien pour ces larvaires damnés,
Tant la terreur qu’ils pouffent me semble bénigne.
D’autres que moi les connaissent par la lecture :
Pour un homme qui prétend penser, quelle guigne !
Mais dont l’esprit à rêver trop loin s’aventure.
Corsaires
Un galion qui tinte et râle ainsi qu’un fantôme,
Entrouvert à moitié comme un coffret d’épices
Flottant à grand péril sur de noirs précipices.
En fond de cale on sent le cèdre au riche arôme
Auprès des ponts qui bordent de vieux labyrinthes
Tout charpentés qui semblent d’antiques greniers.
Contre la coque où dansent les fûts des celliers
Remplis de souvenirs parmi les coloquintes,
Un sac éventré déborde et sans cesse exhale
L’or pulvérisé comme une ambroisie spéciale
En un nuage odorant d’ambre, et de bougie,
Et de cannelle, éventé par les frais embruns
De la mer dessus les décombres de l’orgie
Où ronflent les bâtards des Vikings et des Huns.
Individuum hermétique
C’est dans ma tendre enfance que je l’ai connu,
Le détestable hôte d’une prison blafarde
Qu’illumine un brasier dévorant son toit nu.
Ce spectre hydrocéphale dont l’augive garde
Un sanctuaire altier où nul n’est bienvenu,
M’obsède depuis lors de sa pupille hagarde.
Sur une pyramide au plat sommet déchu
En une vaine aurore où le soleil s’attarde,
Il a pour Origine une mère Araignée
Par sa toile infecte toujours accompagnée.
C’est un symbole iridescent, l’arc d’un portique
Où l’homme, à force de se voir à soi semblable,
Succombe inexorablement à la panique
Qui rode en cette tour au front abominable.
Cauchemar des Sables
Dans une aube évaporée d’or et de cinabre,
Il se dresse impassible et semble une gargouille
Bondie de sa toiture ainsi qu’une grenouille.
C’est une idole extérieure, hostile et macabre
Qui distille tous les maux de la Terre en elle.
Et la vérole essaime en son souffle empesté,
Cafards, vermines, tempête et calamité
Egrenés par le vent qui tremble sous son aile.
C’est une gigantesque giboulée de braise
D’une forge exhalée qui jamais ne s’apaise.
Mais tandis que la Bête répand sur le monde
Majestueusement sa nuisible semence,
La graine du Péché reverdit en silence
Sous le soleil nouveau de sa gueule profonde.
Ouroboros
Psychokinèse
Comme une libellule en un globe irisée,
La Psyché, dont le nimbe alentour se reflète
Rêve le Monde, où luit son aura projetée.
Car l’écho qui l’étreint tel Trinaire Protée,
A la surface de sa bulle centripète,
Nous fait croire en l’existence or qu’il se répète.
Un Lieu du Rêve
Par une caverne où l’on pénètre en biais,
J’explore souvent une contrée onirique
Où dans l’obscurité teintée d’un noir de geais
Des regards vivants telles des monades clignent.
Et d’entre les fils tissés ainsi qu’un batique,
Parmi l’espace obscur qu’ils en va-et-vient signent,
De cette réalité filtre en filigrane
Le clapotement clair de cascades bleutées
Sur l’onde derrière effleurant cette membrane.
A travers la blondeur que leurs cils entrelacent
Aux lueurs variant du granite évaporées,
Se dénoue le canevas des heures qui passent.
Puis d’une plate-forme où s’écoule un rideau
Mobile et scintillant d’une eau de cristal, pure
Tinte imperceptiblement la voix familière
D’une goutte rythmique, où l’insondable écho
Du lointain souvenir ainsi qu’une rivière
Emplit à rebours le rêveur de son murmure.
Mais à travers quels yeux troublés de nostalgie
Voit-il chaque nuit ces lieux par lui seul trouvables
Qu’égaye son retour, comme quand on revient
Dans un pays lointain, plein de mélancolie,
Où l’on a longtemps vécu ne doutant de rien,
Et qu’une barque vide accoste sur les sables.
Avalon
Derrière des montagnes où je vais en rêve,
Non loin d’un chalet danubien dont le plancher
Plonge en un dédale souterrain et penché,
S’étend une mer d’argent dont le soleil crève
L’horizon alcyonien, vaste et chimérique.
Soudain, d’une île où tel un amas de cristal
Où nagent entre ces miroirs subliminaux
Des êtres transparents, d’entre un mirage orphique
Emerge, scintillant, le rocher glacial
Ainsi qu’un iceberg surplombé de créneaux.
Noircissant le ciel bleu, des nuées de corbeaux
Sur ce temple perdu semblent monter la garde.
Et me hissant jusqu’à la berge qui résonne
D’une infinité de voix, chœur surnaturel
Qui se dérobe en ânonnant à qui trop tarde
Et s’interroge en vain or qu’il ne voit personne,
Tandis que je pénètre en la cour intérieure
De cette forteresse, improbable damier
Où rode peut-être une figure majeure,
Répercutant son reflet, le spectre immortel
Perpétue sa lumière, écho d’éternité.
Rhamesséïum
Par un clair de lune que l’orage ensanglante
Pareil à une nuit sous le ciel de Symiène,
Il se dresse avec l’air d’un présage de haine.
Le temple qu’agglomère une ambiance inquiétante
Semble constitué de l’angoisse des êtres.
Mais cependant que se confond parmi les lettres
D’un antique alphabet ce spectre singulier,
Surgi d’un empire aux monuments millénaires,
Quelque autel foudroyé des rites funéraires
Parle en un langage empirique et familier
Aux rêves profonds, d’un mythe où montent des sables
Les bonnes entités attirant leurs semblables.
L’Ombre de Kwan-Yin
Parmi des réseaux stagnants de brume bleutée,
La sorcière chinoise aux ongles de Gorgone
Semble une divinité bouffe et colorée
Aux yeux envahis d’un flot noir de belladone.
C’est un serpent à plumes, un condor maya
Qui insinue de sa profonde acuponcture
Les griffes acérées d’entre une géniture
Tout droit émergée d’un cauchemar de Goya.
Mais cet oiseau rengorgé de mille éventails,
Jusque dans les tréfonds de nos chairs s’agrippant,
D’une déclinaison de couleurs séductrice
Envie encor aux fiertés des plus beaux sérails
Ses longs cheveux sombres au voile enveloppant,
Tant s’ouvre grand son bec d’hydre dévoratrice.
Tælesme
Quand la coïncidence innée de la Nature
Ressemble aux synchronicités d’une gravure,
Et que le ciel en un cryptogramme idéal
Démultiplie son alphabet zodiacal
Dont s’entrelacent les filaments de monade
Formant un tissu qui bientôt de la naïade
Au pied de leur cascade, astres étincelants,
Tels ses cheveux se reflète à ces firmaments
Des tourbillons de l’eau qu’elle verse à la terre
Se mélangent à ce ruisseau délétère…
Et la nymphe parmi des parterres de fleurs,
De papillons, d’oiselets aux milles couleurs
Diffuse les parfums de ses vases enclos
Sur la vase odorante, et parmi ses sanglots,
Tintement de cristal d’une cruche cassée,
L’essence des bosquets s’élève, évaporée.
La Grotte au tournant du chemin
D’une profusion minérale
Où l’ombre azurée de cités étincelantes
Vacille en les profondeurs murées d’une salle
Par une caverne au seuil en biais de granit
Aux cascades ruisselantes
Des entrelacs mêlés de serpents et de plantes,
Or qu’au fond rouge et noir, la chambre de Lilith
S’ouvre ainsi que le festin d’un sépulcre altier,
Au bout d’un chemin forestier
S’achève glissant sur les pierres du ruisseau,
Duquel il avait sautillé jusqu’à l’entrée,
Ce rêve rétrospectivement. A l’orée
Que ceint en voûte un arbrisseau,
Cependant que les reflets des poissons d’argent
Du cristal sylphelin de ce Léthé rampant
Se meuvent en surface au sylvestre levant.
La Voie du Centre
Dessus la pureté d’un ciel céruléen
Où tout semble irréel comme un songe trop vrai,
S’édifie un fort inaccessible et lointain
Entouré par des monts comme un cirque secret.
Et de ces parvis dallés où nul ne pénètre
Aux confins de l’inconscient, mirage hermétique,
S’ouvrent les arches dorées telle une fenêtre
D’un tableau surréaliste, Avalon mythique,
De la Thulé d’où Hathor vit les Hespérides
A travers les reflets de glaces translucides.
Mais tandis que le rêveur dont l’esprit voyage
Aperçoit ces rochers ténébreux sur la mer
Spirituelle où son double onirique nage,
Souplement il plonge en l’image de sa chair.
Le Roi de Thulé
Songeant les profondeurs de forêts séculaires,
Oiseleur ténébreux, l’arbre tait ses mystères.
Dans sa coupe où, cœur vif, s’ouvre un entonnoir lisse,
Le roi pensif contemple au creux de ce calice
Les reflets infinis d’un glacier ancien.
Et parmi l’orbe des cercles de pierreries
De son rêve, le Monarque Noir se souvient
Des palais scintillants emplis de féeries
Où glissent d’entre des réseaux subliminaux
De quartzs bleutés les formes d’éons invisibles
Qui, fugitivement, ainsi que de vitraux
Les couleurs inconnues meuvent l’onde insensibles.
Bastion
La mémoire enchevêtrée dans les ruines
D’un manoir qu’ensevelit, insidieux
Semblant une vague, un flot de racines,
Gorgone au cristal couvant sous leurs nœuds,
Recèle en sa crypte aux arcs immergés
De salles voûtés les longs corridors.
En chaque écho de palais ignorés
Résonne un chœur de cavités, trésors
Qui rêvent dans la nuit des labyrinthes
Damés. Mais poussant moins avant ses craintes,
L’angoisse à rebours s’annihile, et libre,
Traversant de savantes bibliothèques,
Ainsi qu’en Le Nom de la Rose, or vibre
Le feu sacré des sanctuaires aztèques.
Origine Araignée
Sous le signe de Bélial, ange gardien noir,
Le cauchemar d’enfant qu’un valet de tarot
Hantait dessus le damier de son manoir
Avant que de savoir s’est éveillé trop tôt.
Egaré dans le château de sa signature
Dont les trois croix de feu lui avaient dérobée,
A nous donc l’étreinte jalouse de la fée
Qui lutte, avec les splendeurs de la surnature.
Et que les beaux accords de son luth idéal
Ravissent encor un mortel au sort bestial
Où son corps enchaîné gravit le piédestal
Que domine de l’éternité l’œil fatal.
Hermès Strophaïos
De son glaive ajusté par la constellation
Séparant les moitiés d’un lion de fumée,
Le justicier pourfend aux créneaux le griffon
Qui se meurt abattu à son arme enroulée.
Près de l’arbre immortel, un fou montre son ombre
En direction de la cité abandonnée,
Car dessus un coudrier seul, la foudre vrombre.
Le Diable de Tsvetaeva
Parmi la brume bariolée
De certains songes prophétiques,
Du Destin l’angoisse égarée
A tâtons cherche dans ses criques
La clef d’un passage englouti.
Contre la paroi ténébreuse,
Il fouille en sa mémoire et creuse,
Curieux, d’entre l’amphigouri
D’un balbutiement obscur.
Cependant que longeant le mur,
Soudain d’une inspiration ample,
Alors qu’il entre dans le temple,
Calme et merveilleusement lisse,
Loin du clapotement houleux
Ainsi qu’un vaste précipice,
Se tient sur ce damier pluvieux
Un Autre qu’occulta Descartes
Démultipliant ses fossettes
Comme un valet de jeu de cartes
Coiffé d’un tricorne à facettes.
Sympathie des Fous-Morts
D’un tunnel onirique aux vitres espacées
Comme d’un aquarium les réguliers rectangles,
En un cheminement de gondoles passées
Parmi de longs canaux qui tremblent à leurs sangles,
Garde-fous pour les étranglements d’autres langues,
Visitons de ces hologrammes bleus les angles.
A l’arête invertébrée, t’embarquant, tu tangues ;
C’est le cheminement, tour d’un manège étrange
Au rail parallèle… Ou bien des âmes l’échange.
Ego sum Monstrum
Dans mon sommeil
Aux verdeurs de la pleine lune,
Egyptienne roue de Fortune,
Dans l'intimité forestière
Du ruisseau comme une frontière
A l'orée près du petit lac,
Cueillir des crevettes d'eau douce.
Murmure ainsi qu’une secousse
L'onde où s'imagine un ressac.
En deçà du Chemin
Le souvenir moussu d'un songe affleure au creux
De la sylve enchantée, comme un sentier pierreux.
Dans le ruisseau gloussant de parfums forestiers
Glissant, la marche aventureuse en soi sombra.
D'un reflet affleurant, plonge la colympha
Parmi les senteurs tortueuses des noisetiers.
« Petit Carnet faérique » extrait du même recueil
Songe
en miniature
1.
Tu t'étais transformée,
petite fée
A la chevelure toute emmêlée
Comme les fils
de racines terreuses.
Tu m'as accueilli dans tes souches
creuses.
J'aimais tant cette petite demeure,
Terrier où se
réjouissait ta famille,
Les poches remplies de gros
champignons
Dont les gonflaient d'odeurs les chapeaux
ronds,
Dans les bosquets rêvés aux fleurs mouvantes
Semblant
parfois des grenades béantes.
Ah ! me noyer sans fin dans tes
yeux noirs
Luisant ainsi que de petits miroirs,
Tandis que
nous nous effleurions la main.
Mais, à présent, bien loin, mon
âme pleure.
Sont parties, étranges, les voix chantantes.
Quand
j'ai parlé à ce jeune lutin
Fumant sa pipe avec un air
malin,
Soudain, s'est fanée la petite fête,
Dans la
seconde où j'ai tourné la tête.
2.
La
Mère obscure
La Dormeuse anormale,
Au fin visage
pâle,
Souvent, passait ses nuits,
Tous l'avaient
raconté,
Penchée sur le bébé
Avec ses yeux rougis
Dans
ses longs cheveux noirs,
A tousser. Tous les soirs,
On la
voyait sortir
De sous son arbre creux,
Dans un soupir
affreux ;
À l'ombre de son pas,
"Car ils ne viendront
pas !",
Un vieux de m'avertir,
Et j'entends
murmurer
Ses filles : me méfier
De ces buveurs de sang,
De
la maudite enfant.
Te
rejoindre
Je suis un chevalier faé,
Egaré sur sa
route, borgne.
Un hibou, Wotan ou Hérou,
Je suis la lueur
de ton œil.
La trappe du druide est un trou.
Le papillon
s'attrape et lorgne,
Butinant, sagesse, hébété,
Toujours,
se cognant sur le seuil.
Sans retour
Prends-moi la main, emmène-nous
Sous ta souche, par tes forêts,
Couche où les rêves s'étreindront,
Mousses parsemées de violettes.
Susurre-moi comme une plante
À la chair d'azur succulente,
Le suc sucré boisé des goûts
Où l'ire égara la raison.
La langueur des arbres, mouvante,
Seule, a su murmurer ton nom.
Des trompettes, éclos au son,
Pleurent les souvenirs discrets
Du fond des demeures secrètes.
Retrouvailles oniriques
Ses petits yeux luisaient, argentés dans la nuit.
Nous avancions dans la sylve à pas silencieux,
Nous allongeant entre les bras d'un arbre creux.
Étreinte absolue, racines du fond des âges,
Sa chevelure m'enlaçait de ses branchages,
Quand, à l'aube, notre éternité s'endormit.
Transe fugace
Ouvre de grands yeux la divination brève
Comme un esprit bienveillant de Jóska Soós.
Ainsi qu'un angekok, s'éveille dans son rêve
Le chant rosé du coq où meurt Dionysos.
Miroir concave
Quand le chamane songe ainsi qu'en un cercueil,
Rougeoie sa paupière éblouie par le soleil.
Comme un regard convexe enfermé dans son crâne,
S'irise, éclair imprimé, la face diaphane.
Du rêveur s'efface à l'érosion de l'éveil
La membrane racornie de son troisième œil.
Les Souvenirs d’Uruk
Entre des briques sumériennes,
Se réajustent les persiennes.
Luisent des flammes encastrées.
Par des rêveries enfantées,
Les crissements d’intimes craintes
Coulissent dans des labyrinthes.
Humbawa, Gardien de la Porte,
Tourne la tête à sa cohorte.
Galerie parallèle
Racines d’Yggdrasil rejoignant son feuillage,
Tel un globe convexe, Asgartha, lumineux,
Ciel, s’inverse mirant son hermétisme creux.
S’ouvre aux profondeurs du seul rêve le passage.
La réification du subtil se mérite
Comme en un sublime écho de soi qui médite.
Rêve éveillé
Cieux jaunes aux mers violettes,
Serpente le soleil immense
Aux graciles incarnations
Des gracieuses Vénusiennes.
Les Anciens et les prophètes
Savaient, sapience du silence.
Lucides pérégrinations
Montées de cités souterraines.
Hogier
de Danemarche
Sous un déluge archétypique,
La
figure coiffée s'imbrique
Du démon des forêts de cèdre,
Tel un valet bohémien,
Furtif, à l’angle du déclin.
Se déploie le dodécaèdre,
Fleur d’un naos inachevé,
Sous le ciel d’un palais pavé.
L'Enfant besson
Hésitation d'une intrication quantique,
De la croisée des chemins effet Mandela,
La réalité dédouble ainsi qu'un Gamma
La destinée, semblant un fleuve initiatique.
Le dé vacille au coin du hasard de la route
Au trivium se tenant, tel Raspoutine en doute.
Le fou s'imbrique à l'angle de la diagonale,
Comme un valet de pique huilant sa martingale.
L'Apocalypse est permanente, allégorie
Réalisée, de sa mort seconde infinie.
Jeu du Livre de Thot d'un grand Roi des frayeurs,
S'éveille, animé, l'inconscient des profondeurs.
Le Vieux Thuérophore
L’arachnéen craquant aux yeux de braise,
Replié à l’angle du plafond, tremble.
L’armoire grince. Accroupi sur sa chaise,
Sursaute un vertige au regard crispé.
Tel son double, un cavalier va d’amble.
Silencieusement involué,
Hermès Strophaios hurle son mystère.
Le frisson pailleux du masque semble
Un Misophaes, aveugle insensé,
Du fond de l’Hadès fuyant la lumière.
Gloussement
Comme une chouette au chant si doux,
D’un rictus méchant et glacial,
Reine des goules, Lamasthu,
En sept sorcières, infernal
Succube adorable au crin roux,
Plonge ses dents, poignard fatal,
Dans le sein de l’homme à l’œil fou.
Suffoque en rappel labial,
Ravalant le flot de son cou,
L’arghoul faussement virginal.
Mais chasse à la saison, ciel flou,
Ce trinoculaire chacal
Le souffle ardent de Pazuzu.
Les Coquecigrues
La Vallée de l'étrange
Décalage à vide.
Tournant à demi,
La seconde acide,
Brusquement placide,
Faux angle incliné,
Sa tête a souri.
Fantasme morbide
D'Uncanny Valley.
Semblant d'un suicide
Le disque rayé.
La Forêt nocturne
Fleurs musicales aux mille odeurs colorées,
Tintent les clochettes en la sylve onirique,
De neigeux pollens étincelant saupoudrées.
Charmille d’un arbuste, au creux d’un feu-follet,
Joue un jeu magique un petit être violet.
Le rêveur avance en un ruisseau féerique
Sur la tendre clairière de mousse et d’épines
Comme une chambre intime embaumée de résines.
Archétype infantile
Le gardien, démon sumérien, l’Homme des pluies,
De la forêt vierge de cèdres, au Déluge,
Dans les coins sombres des plafonds trouve refuge.
Ainsi qu’en le coffre d’une arche en boiseries,
Les forces de l’obscurité se sont enfuies.
D’un songe éveillé, veille, debout solitaire,
Tel un valet de pique, le fol angulaire.
Hermès Strophaïos grince dans le placard,
Réminiscence d’un enfantin cauchemar.
Le Portail de pierre
Quelquefois, une âme peut dépasser
La lettre, de grès calligraphié
Ainsi qu’en la balustrade gothique
Où l’air filtre, clair, par un point oblique.
Arabesque au ciselage ajouré,
Telle une grille ouvragée minérale,
D’un puits d’ailleurs s’ouvre une ardeur fatale.
Et, porte d’un sanctuaire onirique,
Trépasse enfin la curiosité.
Les Halieutiques de Delphes
Dans les couloirs d’un temple où les dauphins s’ébattent,
Qui donne sur la mer d’un bleu vésuvien
Pénétré par le ciel rose aux moiteurs timides
Qu’arrosent caverneux leurs rires qui éclatent,
Deux sirènes hybrides, montées du bassin,
S’enlaçant guident parmi ces canaux limpides
L’étranger que caresse un ballet chimérique.
Il s’abandonne au son de trompes et de conques,
Etranges, comme émanées d’invisibles jonques !
Et porté par ces flots en leur grotte aquatique,
Nageant tel un centaure, l’autre explorateur
Contemple des dieux philistins sous cette crique
Que balaie sa mémoire en un éveil trompeur.
Les Enseignes de l’Œuvre
De l'athanor livre en ses feuillets, décrypté,
Qu'âtres, maisons voilées de très anciens triomphes,
S'effondre la Tour-Dieu d'un château sans clef
Que garde de son Ankh la Maîtresse des gomphes.
Le pèlerin parcourt ses cartes, égaré.
Cœurs piqués au sang noir de vampires agomphes.
Les Mystères intérieurs, ou l’Arche d’Outanapishtim
Les Lieux propices
Dans une rue le soir, trouvant sur un muret
La clef du labyrinthe, le marcheur s’égare,
Passant par les tunnels bas d’un couloir secret.
Sous un pont, une fontaine, un sous-sol de gare,
Le Sphinx, dit-on, le tombeau d’un roi légendaire,
Quand le mythe confine à des visions brèves,
Tel un jardin tendu de structures de pierre,
S’entrouvre à l’Agartha l’explorateur des rêves.
Suivre le Rêve
Par un ruisseau forestier remontant à gué,
De végétaux en arabesques obstruée,
En biais se glissant par la grotte argentée,
L’intrus entrevoit le seuil qu’il fait exister.
Par les bassins morts d’un lac rupestre incliné,
Cité interdite d’un temple abandonné,
La vision bascule aux dimensions, emportée,
Dont se referme la déraison condamnée.
L’Autre Jardin
Dans la pénombre inculte d’arbrisseaux
Passant comme par de petits ruisseaux
Sur le chemin par de pierreux îlots,
Dessous un antique if à triple tronc
Ainsi des oiseaux la morte maison,
Les animaux viendront à lune noire
S’accoupler. Aux lueurs de main de gloire,
Dans la charmille obscure végétant,
-De la sylve à la porte ténébreuse,
Le petit fauve est le gardien qui creuse.-
Le chat sauvage grince menaçant.
La Robe blanche
Au battant de la vitrine d’un antiquaire,
Sa blanche silhouette avait franchi les mondes.
Séductions sans retour des âmes vagabondes !
J’y retournais souvent chiner quelque patère,
Livre ancien ou bouffarde, or qu’un jour m’avertit,
Ouvrant d’elle un registre, le vieil érudit.
Givre d’une ambiguë fraîcheur cadavérique
Aux longs cheveux sur chair de cendre carbonique,
Dont semblent effacés les reflets d’or en albe
Sur la fragilité d’un putrescible galbe.
La malédiction dès ce temps pour le rite,
Où il cherchait mon nom, avait été inscrite.
Démarche
Ancien chacal savant des grottes oniriques,
Chat-pard silencieux des contrées extatiques,
Rode le songeur coi d’un ordre entre les mondes,
Qu’immonde, on crée d’architectures vagabondes.
Cauchemar inondé de déluges antiques,
Remontent du Cosmos des cités atlantiques.
Nuits opiacées sans doute étouffées par les rhumes,
Crottes de hiboux enroulées ainsi les plumes
De l’oreiller d’un archirêveur démoniaque,
Il crie et pleure en son exploration maniaque,
D’un calamar effleurant le regard chafouin
Avide intensément de poursuivre plus loin.
Méditations lyriques
Les Hermencules tournoyants
Par une dalle interdite au fond du jardin,
Pénètre une galerie gothique sous terre,
Fenêtres en péristyle de monastère.
En un colimaçon de salles qu’un lutrin
Révèle dans un râle, à chaque chambre obscure
Qu’une rosace où filtre un pentacle faustien
Remplit d’angoisse, néant en soi, s’aventure
Aux colonnes bombées d’un temple égyptien,
Un œil, par les cités du monde souterrain.
Dans l’air gris, les deux arcs d’un regard malveillant
S’impriment comme après un éblouissement ;
D’un grouillement les ombres, flore imperceptible,
Tel un noir psychopompe étiré vers sa cible,
Tandis que la pénombre aux rampants lucifuges
Grignote, refermant les accès vers le jour
Où résonnent leurs cris fusant de ces refuges
Dont se répand le sombre piège alentour.
Là-derrière
Parmi les boucles des mandragores grimpantes,
Vigne du Diable, vont les turnix mugissants
Au jardin que naguère irisaient les lucioles.
L’arbre à belle-mère, if aux baies paralysantes,
Semble trôner de la muraille auprès des faons.
Le vent lointain paraît le chant tordu de violes.
Botanique humanoïde
Sur un chantier abandonné depuis longtemps,
Ourle la tanaisie, jaunissante dans l’aube.
Tombeaux herbeux séchés, et puis de la ciguë,
Nachtschatten des mandragores aux mors aiguë,
Bézoard d’un homunculus cuit par les ans.
Tranchant comme un fouillis ébouriffé de jaube,
Grappes solanacées du Diable où des os
Inconnus, se refrit des chiens errants la daube,
Moisson délétère héritée de Déméter.
Le matin répand son odeur de pain dans l’air.
Maison somptueuse aux Jnoun parmi les pavots,
Ainsi qu’une sale rumeur qui s’enfuit,
Rampent par les gravats les ombres de la nuit.
Ego sum Monstrum
Songe d’Ished
Murmurent les poires de lune,
Tels des grelots phosphorescents
De lucioles scintillants.
Baignant l’obscurité, chacune
Des corolles en pluie sourit
Ainsi, que des belles de nuit.
Récit d’un voyageur
Sur l’à-pic où soudain je m’étais égaré,
Par les musiciens d’un air mystérieux
Parce qu’ils savaient, de ma démence curieux,
Me voilà vers l’ailleurs enfin réorienté.
Ils portaient un vieux cymbalum, et parmi eux
Me fixa l’ironie d’une étrange beauté.
En barque cheminant au fond d’un terrain vague,
S’encastre sous une dalle un ancien bassin.
Le guide sur le pas nous salue d’une blague.
Et les êtres gris au regard arachnéen
Dans la pénombre en rampant tels des singes morts,
Dont il ne fallait pas trop croire en l’existence,
S’empressaient sur les eaux, sur les ponts, sur les bords.
Alors, en un concert de grincements rouillés
Quand se leva l’écluse d’une trappe immense,
Vers le monde des dieux fûmes-nous emportés ?
Songe diluvien
1.
De chaque rêve, m’efforçant à retenir
Ce poème, je m’éveillais, le griffonnant,
Des palissades de Sumer, Mayas ou Tyr,
D’une tour médiévale, en Grèce, vieux savant :
2.
Labyrinthe aux odeurs de guimauve et d’absinthe,
Le bateau craque ainsi qu’une sylve enchantée
Qui grince en fond de cale en musicale plainte.
Tunnels cerclés sans fin d’une voûte boisée
Où balance une lanterne verte accrochée,
Le foudre semble une arche de cèdre égarée.
Tjukurrpa
Le Temps du Rêve
Appartenant à la terre, et non le contraire,
L’homme, avec prudence, à cet instant, doit se taire.
Ne parlent que ses pensées, murmures vibrants.
Serpente en file un parcours précis à pas lents,
Comme un sentier de cerf, pour ne pas réveiller,
Tel un ophidien, revenu, Baiame,
Celui qui rêve le monde, harmonie cosmique.
Pour le moment, la berceuse tient ses espoirs…
Wandjina, petits visages aux grands yeux noirs,
Un peuple silencieux survient, énigmatique.
V.
(Noctifer,
Le porteur de nuit)
Je crois aux dieux féconds des mers originelles
Régnant sur les palais de cités éternelles
Et vois au fond des flots de vastes sanctuaires
Dentelés de coraux, des rivages qui plongent
Parmi les blancs récifs et les tertres qui songent
Dans l’immensité bleue de gouffres somptuaires
En un monde abyssal plus ténébreux et vague
Qu’une fosse océane. Et maint flasque géant
Dans ce visqueux éther ondule fainéant,
Sombre et tentaculaire, or que son ventre élague
Des jardins suspendus comme des cathédrales,
Tandis que dans la nuit scintillent les yeux pâles
Des calamars craintifs. Mais l’austère musique
De ce chaos immonde a d’étranges merveilles
Dont chaque bulle blonde éclot dans les oreilles
De quelque vieux démon, physeter fantastique
Qui gronde certain soir. Et ce chant de sirène
En mon esprit résonne et charme mes pensées,
Comme si quelquefois des profondeurs glacées
Montait l’appel d’une Vénus anadyomène.
Lycanthropie onirique
La continuité d’un rêve traumatique
S’approfondit parfois en destin prophétique.
Le nourrisson dévorateur au regard torve
Dont se bouffit la chair bleuie d’une fleur d’orve
Observe de travers comme un roi de Vinci.
L’homunculus se ratatine, rabougri,
Pareil à la momie d’un moine mellifié,
Fructifiant comme un origami chiffonné.
Dernier poème de Noctifer
L’Union
spirituelle
Nous
nous retrouverons, baignés par l’air bleuté
D’un océan
spirituel de volupté.
Et nous nous étreindrons ardemment d’âme
à âme
Pareils à deux papillons autour d’une
flamme,
Songeant aux amours brisées de nos corps de chair.
Nos
désirs éthérés, semblables à l’éclair,
Nageront l’un
vers l’autre, esprits purs et glorieux,
Portés par la passion
qui pourfend les cieux !
Alors, librement, l’Androgyne
originel,
Tout de lumière éblouissante auréolé,
Fleur
d’un Nirvana d’azur sombre et velouté,
Embrassera les feux
de son rêve éternel.
Poèmes récents
Angoisse de jouvence
Comme le démon de Socrate,
Insaisissable, omniprésent,
Le grimpeur derrière un mur gratte,
De Wiertz, entraperçu, semblant
L’inhumation précipitée.
A l’angle de la porte, crisse,
Où l’araignée en secret tisse,
Le messager de la sagesse.
D’une remise condamnée
Gardien girant, affreuse onglée,
Statique et seul, noir, il se dresse.
De la bougie, suinte la graisse
Huilant l’air de sombre fumée,
Se mêlant à l’hémoglobine,
Près du vieil oncle qui rumine.
Odeur de ferraille, varie
Le portail rouillé, sous la pluie.
Le Songe du Fou de pique
Dans une forêt vert-luisante,
Court, gloussant, un petit ruisseau
Qui scintille, eau phosphorescente.
Mon rêve en son lit va d’îlot
En rocaille, intrusant un monde
Parallèle ainsi d’une porte
Féerique en charmille profonde.
Passée, sèche la maison morte,
Par des contrées en filigrane
Que mon exploration profane.
La Règle d’airain
Les illustres explorateurs de l’inconscient
Sont pareils, dans leur connaissance, au duc de Zhou.
S’éveille au rêve en biais, lucidité d’un fou,
L’humain, comme exilé d’un monde plus vivant.
L’autre explore un ruisseau, des forêts féeriques
Aux lumineuses fleurs et des maisons bizarres,
Des arabesques d’or et d’immense portiques,
Et le familier se superpose à l’étrange.
Mais un gardien menaçant, soudain, le dérange,
Tel un Maître des Portes, en des instants rares,
Au détour dallé du labyrinthe anguleux
Où, sur sa face en origami cartonneux
De valet de carte, un déluge éternel pleut
Ainsi l’orage latent d’une Maison Dieu.
Dimensions à étages horizontales,
L’âme voyage aux limites subliminales
Comme en un jeu de go cubique et gigantesque
Que traverse son imagination dantesque.
Le vagabond s’émeut, coulissant, qui s’imbrique,
Par les couloirs d’un casse-tête stratégique.
Le Cocher du Cauchemar
Depuis son plus jeune âge, le petit enfant
Visitait des lieux oniriques consciemment.
Comme un archirêveur des Démons et Merveilles,
De cités étranges aux splendeurs nonpareilles
Revenu sous une autre forme emmitouflé
Pour cacher son apparence sous un turban,
Des contes hoffmanniens, de Tieck et de Gautier
Ou des gravures d’une Atlante fugitive,
Tarot égyptien de ce livre muet,
Il explora la Douat de cours infernales.
D’un labyrinthe au fond d’une arche à la dérive,
S’ouvre le foudre, lanterne verte aux galères.
L’index sur la bouche, Hermès Strophaios se tait.
Au creux d’un ruisseau féerique sur les pierres,
De sylves étincelantes et matinales
Dont verdoie filtré en bleuissant le reflet,
Marchant, plus loin, remontait un chemin connu,
Séjournant mal à son aise en une maison
Rustique ainsi qu’un chalet en dessication
Accueillant comme un lieu de crime entraperçu,
Ou s’incursant sous la rue parmi les vitraux
D’un limbe baroque aux personnages crispés
Rejouant les scènes de souvenirs figés,
D’une élégance désuète et anormaux
Avec un parfum absinthé de déjà vu,
Dans un grincement de porte mélodieux,
Parmi la pénombre aux boiseries d’un couloir,
Bougeant rarement, à peine, tels cartonneux,
Aux prophéties de ces rencontres de boudoir,
Ainsi que le valet tournoyant d’un dédale
Où l’Araignée tisse un astre, pentagonale
Car mutilée, en géométrique spirale,
Faciès à tricorne au pavage rouge et noir
Sous une pluie battante alors qu’il reste sec,
Croisant plus tard un docteur avec son long bec.
Outrage
Ambiance d’Angélus de Massenet
Affleurée de la musique qui naît,
Le silence en tous ses détails résonne,
Ainsi que de l’Eigengrau le phosphène.
La géode à ses reflets s’abandonne
De la glande en son interne géhenne
Dont le cœur calcifié palpitant
En l’athanor mue comme un œil ardent.
Se reforme en rectifiant l’illusion,
Apnée s’éveillant d’un rêve lucide,
Dans le crissement d’un orange acide,
La bande de transcommunication.
Le Voyageur prodigue
Au-dessus de son corps, soudain l’espoir descend.
Vivant comme jamais, tout se met à tourner,
Ne pouvant s’accrocher à rien, l’être aspiré
De plus en plus vite entend un rire méchant
Qui se multiplie alentour en l’assaillant.
Tout n’est que désespoir, menaces impalpables
D’abord, puis devient vide et inconnu,
Dans le monde étranger d’un cauchemar d’enfant.
La dissolution, sans temps, ni forme au début,
Se transforme en géométries inextricables
D’une froideur trop logique où ce paysage
Le dévore ainsi qu’un insondable visage
Où se déploient, semblant d’anciennes gravures,
Comme un jeu de tarot, d’ironiques figures.
Tel en un labyrinthe imbriquant son cadastre,
Déstructuré, l’esprit en pivotant s’encastre.
Aux portes d’atriums, d’arcanes familiers
Les faciès d’images aux angles dépliés
D’une arche énigmatique au détour se succèdent.
Et le coffre se ferme d’un affreux coracle
Emerveillé des ténèbres par le miracle.
La toile d’une Mère Araignée en pentacle
S’inverse en abyme, où ses souvenirs accèdent
Au savoir absolu d’une ogive en losange
Qu’illumine, dans la nuit, le flambeau d’un Ange.
Le Silence paradoxal
Extase innée d’un cauchemar,
Se construit la réalité,
Où l’enfant explore, égaré,
L’huis d’un labyrinthe blafard.
Dans la pénombre, le cafard
Clique sur le sol desséché.
Extase innée d’un cauchemar,
Se construit la réalité.
Cauchemar primal
Comme un coucou sinistre, un tigre des cavernes,
A dents de sabre, languissamment, aux yeux ternes,
Sort la tête et surgit lentement par le seuil.
D’un frisson paralysé, comme un écureuil,
Le chasseur recule, inconsciemment, sous la herse
De la gueule au béant gouffre qui son flanc perce.
Dévoré, désespérément, vers le village,
Tel un nageur échoué rampant sur la plage.
Crapulence caséique
Sorcière artotyrite enivrée de stilton
Comme un lutin recouvert de pénicillium,
Commence en grimaçant le délire onirique.
Du limbe ou des contrées englouties de Dagon,
Explore, ombres de la nuit, œil de solanum,
Tel un rêve enfantin, une intime panique.
A la porte, gardien vaguement menaçant,
Du miroir se superpose un spectre agaçant.
Où est l’interrupteur ? Le cri siffle, inaudible.
La course tourne à vide. Hogier poursuit sa cible.
(encore le Duc de Zhou)
Le Chemin du Duc
Parmi des portes bleues luisantes,
Le rêveur choisit son destin,
D’un cimetière mandarin
Semblant le labyrinthe aux pentes
D’irrésolvables épouvantes
Imbriquées ainsi qu’en l’écrin.
Parmi des portes bleues luisantes,
Le rêveur choisit son destin,
Trépassant des arches ardentes.
Son cri sidéral, du lointain,
S’amuït dans le miroir soudain
De bouches aux lèvres absentes
Parmi des portes bleues luisantes.
Géhenne
Sur un lac de braise, un humanoïde airain
Nage en agonisant de son râle chthonien.
Coulant parmi des peuples d’esprits suppliants,
Se referme l’abîme en arcs-en-ciels changeants.
Le cuisinier en chef agite la marmite
Sous l'arche en feu de ce couvercle troglodyte.
Mais au mur minéral, pend la clef de l’indice
Où le regarde l’autre avec un air complice.
Le Valet obscur
Sanctuaire d’une arche ignorant les éons,
S’encastre le naos par neuf aux proportions
De cours infernales formées de polyèdres.
Tel un germe étranger dans un œuf alchimique,
Veille ainsi que le portier d’un temple hermétique,
Humbaba, le Gardien de la forêt de cèdres.
Une lanterne verte à l’entrée du couloir
De la cale balance et grince. Il va pleuvoir.
Sous l’airain, trop statique, axe inconnu du ciel,
Semblant le talisman fixé jusqu’à la terre,
Hermès, en hermite, gire, éternelle attente.
L’ambiance électrisée d’un glauque intemporel,
Astrolabe, archéomètre ou d’Anticythère,
Foudroie la Maison Dieu d’une île tournoyante,
Structure oubliée d’un continent englouti.
Par les feux de l’antique portail ébloui,
D’un dédale sylvestre aux parfums résineux,
Se reconstruit le navire ténébreux.
Aspiration omnicolore
Comme à la Figure en blanc de Mary Sauer,
Poser un doux baiser sous ton angle gonial.
Lointaine imagination d’un désir amer,
Mon cœur s'enfle, soupir d’un silphium germinal.
En le rêve embaumé de contrées légendaires,
Sylphide au doux visage, embrasser tes mystères.
Paréidolie du Réel
Un soir familier, dans le sec et froid silence,
D’une ombre à l’angle trop accepter l’existence.
Le solitaire imagine la perspective
Au coin du plafond, pour l’enfant, dans son armoire,
Sous son lit, sur une chaise. Il se met à croire
De son propre regard à l’angoisse intrusive.
Entre voir et être vu, quelle différence ?
Comme le chat enfermé dans sa boîte noire,
Se réalise un doute avec impertinence.
Ne pas médire des morts, simple hypocrisie
Ou, d’une crainte impalpable, paralysie ?
Ainsi fonctionne souvent la malédiction
Ou la réalité de toute perception.
Le cri muet n’ose appuyer sur le bouton.
Le Triangle d’Irminsul
Symbole rêvé
Triquetra du Valknut en racine infinie,
S’ouvre l’œil odinique, ardente prophétie.
Nœud des tombés au champ, le palais parallèle
Où les guide une guerrière ailée pucelle
Ouvre ses battants, forteresse métallique.
Et la complexité de ces portes s’intrique,
Divination d’un crépuscule ensanglanté
Que perce le marteau d’un géant foudroyé.
C’était lui
Distiller la peur afin de nourrir de sang.
Dans l’angle, Pierre le noir attend, fou statique.
Le tableau pivote en son miroir mimétique,
Face inversée au couloir bleuté coulissant.
Jeu de cartes enfantin, s’exerce le mythe,
Allégorie d’une gravure énigmatique.
Cliquette entre l’ombre une manigance inique
Qui grince dans la nuit, panier de cénobite.
Le Secret de Léonard
Tel, sombre, un borgne aghori dévorant les cendres,
Se croquent les cerveaux crus de crânes obscurs,
Délicieux et craquelants comme des fruits mûrs.
Noyade ensablée du festin de Nitrokris.
Coulissant aux angles droits de ces clairs méandres,
La Mort se fume en vain dans sa pipe maya.
Poivre du Diable ou racine de Tanis,
De gentillesse a dit le berger seul d’Ya.
Apollonius y plongeait en delphinidé,
Par vieillesse, d’une envie téléporté.
Nostalgie d’Eridu
Accroupi sur le sable, un scribe oublie le sens
Des coins que perpétue son calame tardif.
Amnésie, se transmet le savoir primitif
Du symbole brisé dans les fumées d’encens.
Les dieux sumériens sont des états de conscience,
Base bien plus vaste où se comptait l’existence.
Par des plans profonds où la physique en miracle
Conçoit les proportions d’un diluvien coracle,
Le réel vogue à sa source directement.
Au centre de son cycle, éclot l’œil du Serpent.
L'Antre
intérieur
Dans
les tremblements d'impossibles arabesques,
S'imaginent
les ardeurs de faces grotesques.
L'Anima
sola s'agrippe aux barreaux de fer,
Athanor
où se volatilise l'éther.
Girant
par le détour de la caverne antique,
S'égare
le pas du solitaire, hermétique.
Triomphant,
se devine un Moloch d'or qui craque,
Fenêtre
ajourée d'une fournaise orgiaque.
Le Chemin de la Pluie
Le bandeau du pirate s’accoutume
A l’obscurité, cale que parfume
Le bois d’un arrak sombre aux bruns arômes,
Lanterne verte où l’intuition s’écrase.
Chemine en ce foudre, arachnide intase,
Parmi le babil inconnu d’idiomes
Plus étrangers que des myrtes anciens
Où s’éveillent écarquillés des heaumes,
Couloirs de labyrinthiques rhizomes,
Aux portes songées des pierres, chthoniens.
Des possédés du souffle ardent les troncs
Sommeillent, levés des mitres, abscons.
Les Mystères intérieurs, ou l’Arche d’Outanapishtim
Le Triton
Mollusque à trompe bleuissant de sympathie
Contre la vitre d’un aquarium sirupeux,
En groin rouge hérissé de crocs quand l’ironie
Passe en badinant avec un regard curieux.
Chimère étrange entre la seiche et le marsouin,
L’ombrelle ourlant échange une apparence hybride,
Sirène un peu gourde, esquisse un rictus, se bride,
Jusqu’aux traits ambigus d’un faciès presque humain.
Quand s’ébahit soudain un visage étonné,
Se mue en démon de feu cette hostilité.
Joël Gissy
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